La porte était juste assez large pour y faire passer la moto. Je la fermai d’un habile mouvement du pied, en équilibre sur l’autre : le geste était risqué, mais il m’économisait une descente de l’engin. Je jurai de ne pas recommencer.
Dehors, tout était calme. La pluie prenait son temps pour s’arrêter. Seule la lourdeur des feuilles des bananiers témoignait de sa fureur passée. Devant moi, le petit chemin qui montait vers la Nationale était carrossable. Il en eût fallu plus pour le changer en boue ; l’eau s’évacuait vite vers le ruisseau.
Calme précaire. Comme tout le monde, j’avais guetté la fin de la drache pour aller au travail. En cinq minutes la ville était repeuplée, le même délai que pour la dépeupler quand le temps menaçait. Ici et en cette saison, passer entre les gouttes s’entendait au sens propre. On attendait l’interlude.
Les pneus lisses glissèrent quand même un peu sur la terre mouillée. Ils s’accrochèrent mieux sur les cailloux qui me hissèrent sur la piste.
Oui, il fallait bien monter sur la Nationale 1 car c’était par une marche que l’on y accédait. Cette marche, un boudin de bitume, devait être le goudron repoussé vers le bord par le poids des camions. S’engager sur la Nationale 1, c’était comme s’insérer dans une course de NASCAR : il fallait de la patience pour guetter le moment rare d’un espace entre deux véhicules, de la réactivité pour ne pas le gâcher, de la confiance envers les autres pilotes – parfois, il fallait forcer – puis de la gratitude pour son ange gardien. C’est ainsi que je priais plusieurs fois par jour.
Ce jour-là comme chaque jour, je filais vers mon lieu de travail par cette portion de route qui reliait le sud et le nord du pays, de Lomé jusqu’au Burkina.
Condensées en un trajet, je me souviens des petites aventures réellement vécues.
Les camions
Le premier camion, ce fut d’abord un coup de sirène tonitruant, puis une masse que je vis dans l’œil de mon rétroviseur. Il dévalait la pente sans freins pour prendre davantage de vitesse, encore sur la voie de gauche après le dépassement risqué d’un autre engin. Devant lui et dans les deux sens, les motos se poussaient en urgence comme autant de mouches balayées d’un revers de main. Je manœuvrai de même.
Le second camion venait en face, gros et lent comme une montagne ; ses pneus écrasés le trainaient péniblement ; tout autour de lui, des véhicules surgissaient de l’énorme nuage noir qu’il crachait dans la ville. On appelait ce genre d’engins les « titans ». Il n’était pas rare que l’un d’eux, au bout de sa vie, abandonnât l’ascension, la cargaison chancelante. Je fermai la visière de mon casque et retins ma respiration le temps de le croiser.
Deux spécimens des deux races de camions : ceux qui n’avançaient pas, et ceux qui ne pouvaient pas s’arrêter. Il fallait dépasser les premiers et échapper aux seconds.
Plus bas, un titan sorti de route gisait encastré dans des maisons, en passant au travers d’une grande affiche « L’Allemagne vous tend les bras ! »
Vers le marché
Il y avait d’abord une longue ligne droite, toute en descentes et remontées, égrainée de 4×3 publicitaires jaunis inchangés depuis fort longtemps. On y vantait un cacao à boire chaud, un concert de l’année précédente, la crème Insta White pour une peau plus blanche, et on avertissait « Roule prudemment, ta famille t’attend ». Il n’y avait pas de trottoir pour sauver les piétons d’un chauffard. Pire, la route était ici bordée de caniveaux de deux mètres de profondeur ; pas de quoi soigner mon vertige quand je devais les longer au plus près. Dans les deux sens, des longues files de collégiens et de lycéens occupaient la moitié de la voie.
Je laissai la route de Bassar à droite, puis continuai tout droit vers le marché. Chaque carrefour avait ses propres règles. Une seule était universelle : un camion est toujours prioritaire.
Le centre-ville était interdit aux poids lourds, qui devaient contourner vers la cathédrale. Débarrassé d’eux, je ne relâchai pas pour autant ma vigilance. Ici, le danger venait de la foule, entité grouillante et imprévisible, et des motos, surgissant à contresens et à contrerythme. La route toute en nids-de-poules y était recouverte d’une couche de sable mouillé souillé par les déchets plastiques.
Soudain, la passagère d’une moto, chargée d’un plateau de citrons posé sur sa tête, fut surprise par l’accélération brusque de son Zem1. Elle tomba lourdement sur le sol, au milieu de ses fruits éparpillés. Adieu veau, vache, poulets, pour son salut la Perrette togolaise devait immédiatement se mettre à l’abri : la loi du trafic était sans pitié.
Je roulai ici prudemment. À vitesse réduite, une nouvelle odeur apparaissait à chaque tour de roue : un magasin d’épices, des ignames frites, un feu de déchets, un étal de viande, un autre de bouteilles d’essence. Devant le marché, j’étais sollicité de toutes parts : « Anassara2 ! », « Yovo ! ». J’ignorai ces interjections qui n’étaient pas toutes bienveillantes.
Vers l’IFNTI
Il me restait encore deux gros carrefours à traverser. Autrefois des feux tricolores régulaient le trafic, mais les panneaux solaires qui les alimentaient avaient manifestement été volés. Ce matin-là des agents sévères les remplaçaient. Je ne compris pas bien leurs gestes, aussi je redoublai d’attention. Ici, les gens s’arrêtaient à tout moment. On faisait ses courses sans descendre de son véhicule. On interpellait le marchand et la transaction s’effectuait en quelques secondes car le prix des marchandises était connu de tous.
Une dernière montée sur un chemin caillouteux me conduisit vers l’école. Le bâtiment, dans un style africain-moderne, se trouvait en haut d’une colline. Caché dans les arbres, il espionnait la ville.